– Tiens, Gunda, on te voit beaucoup en ce moment.
– Oui.
– Des soucis avec Ramuntcho, ton amant mexicain ?
– Arrête, on ne rigole pas avec ces choses-là. Le pauvre… Bref. Tu as lu le Dicker ?
– J’ai eu une Black & Decker, une fois, enfin, elle était à un copain, j’ai lu le manuel, après j’ai pas osé m’en servir, c’est super dangereux.
– Mais arrête, tu embarrasses tout le monde. Bon alors le Dicker, c’est un livre qui a été écrit par un Suisse et qui a presque eu le Goncourt.
– Ah oui, je connais ça, les presque. J’ai d’ailleurs presque eu une idée géniale aujourd’hui. Mais c’est bizarre, comme titre, pour un livre, “le Dicker”, non ?
– Non mais c’est comme ça qu’on dit, à Paris, en fait ça s’appelle “La vérité sur l’affaire Harry Potter”, parce que c’est important, pour avoir le Goncourt, d’avoir un titre long, par exemple “La guerre selon Charlie Winston” ou “La vérité sur l’affaire Harry Potter”.
– Bon ben mon premier roman s’appellera “Les mystérieuses aventures du vieux qui ne voulait pas aller à la piscine de Central Park à cause des écureuils le mardi qui se cachent pour mourir dans les songes d’un froid d’été…”
– Ta gueule. Bon. tu as lu le Dicker ?
– Non. C’est bien ?
– A Paris, on ne lit jamais les livres dont on parle. C’est une règle. Mais il se vend bien, donc à Paris, on n’aime pas trop, mais…
– Excuse-moi mais tu es Parisienne ?
– Non mais j’étais en stage.
– Tu es imaginaire et tu vas traîner à Paris alors qu’il y a des tas d’endroits plus glamour comme La Membrolle-sur-Choisille ?
– Donc le Dicker, c’est un livre qui raconte l’histoire d’un écrivain.
– Ah pas mal, ça, comme idée ! Ça n’a jamais été fait, si ?
– Non, c’est la première fois. Mais j’ai pensé que toi, tu pourrais écrire l’histoire d’un écrivain qui écrit l’histoire d’un écrivain.
– Ah oui, pas mal. Ça se passerait à Morges.
– Non, aux States. C’est important, quand on est un écrivain suisse qui marque le renouveau de la littérature romande de bien faire croire qu’on est américain, sinon après les gens trouvent ça mal écrit, à cause de l’accent.
– J’ai lu un Chessex, une fois. Ça se passait à Payerne. C’était bien. Tellement bien écrit que j’ai fait six mois de dépression. Mais il n’y avait pas d’écrivains, que des bouchers.
– Donc c’est l’histoire d’un écrivain de San Francisco qui écrit l’histoire d’un écrivain de Los Angeles qui va à Miami sur les traces d’un écrivain pour s’inspirer… Je te le note ou tu vas retenir ?
– Non non… Ça a l’air bien pour le moment. Il peut rencontrer des aliens contaminés par des OGM en route ?
– Non. Que des écrivains. Tous très riches et très beaux.
– Ah mais ça va être chiant, un peu. Il pourrait pas y avoir aussi un trentenaire un peu loser et des poulets ninja ?
– Le policier ?
– Non, l’animal.
– Non.
– Le policier alors ?
– Non.
– Et des ours ?
– Ça, à la limite. Mais seulement s’il y a des écrivains concupiscents dont la meilleure amie est une quadragénaire lesbienne qui écrivent des romans à succès qui racontent l’histoire d’écrivains à succès dont la meilleure amie est une quadragénaire lesbienne.
– Ça me rappelle un truc.
– Non.
– Bon ben je m’y mets.
– 600 pages minimum.
– 600 pages pour un post de blog ?
– Minimum.
– Ah parce que moi j’étais plutôt parti sur 16 lignes.
– Tu signeras jamais le renouveau de la littérature romande avec tes conneries.
– J’ai lu un Chessex une fois. Il faisait dans les 22 pages. J’ai vomi trois fois. C’était super bien écrit.
– Et puis pas de dialogues trop longs, hein ? Tu sais que tu dois arrêter, avec ça ?
Il ferma la porte dans un doux bruissement d’ailes. La sueur perlait sur son front évanescent.
– Merde, mais arrête avec tes adjectifs incongrus », lâcha Gunda dans un dernier soupir.
Il se remit à la tâche. Tout en saisissant d’une main Friedholm, sa fidèle haltère, il entonna de l’autre le chapitre 650 de sa saga, un roman audacieux dans lequel le héros, un écrivain en mal d’inspiration après le succès foudroyant de son roman “L’écrivain qui recherchait l’inspiration après le succès foudroyant de son roman sur un écrivain”, partait sur les traces d’un célèbre écrivain. Soudain, une sculpturale blonde entra dans la pièce. Il la reconnut sans peine. C’était Fiodor, son épouse, qui n’était pas écrivain.
– Merde, mais arrête, tu salis tout. », constata Gunda dans un croassement fugace.
Bigger, Faster, Dicker
November 9th, 201250 tranches de brie
October 30th, 2012– Allo oui c’est Gunda, ta Community manager imaginaire.
– Ça faisait longtemps.
– Oui ben ça se voit. Il faut arrêter un peu avec la science-fiction. Le futur, c’est du passé. Le truc qui marche, de nos jours, c’est “50 shades of grey”.
– De Procol Harum ?
– Pfff… je vais pas tarder à aller bosser pour la concurrence.
– Non mais j’ai jamais compris ce que c’était, au juste, ce truc de 50 nuances de gris. Un nouveau magasin de peinture spécialisé dans les cieux broyards ?
– Mais enfin, il faut sortir, un peu… C’est le roman à succès du moment, c’est du mum porn.
– Du porno de maman ?
– Hé ben, t’as bien fait d’étudier les langues…
– C’est dégueu, un peu, non ?
– C’est la mode.
– Bon alors… J’essaie. Ursula sentit le désir affluer en elle comme des furets dans les champs. Mais elle devait d’abord aller chercher Gordon, son petit dernier, à son entraînement de tchouckball, avec le 4×4 qui était au garage, et laver le kimono de Burt, son labrador, qui avait une compétition de judo. Par ailleurs, son époux avait pas mal de repassage en retard et pas trop le temps pour la bagatelle et leur jeune amant Fiodor avait école demain.
– Tu salis tout ! Ça ne vend pas de rêve, ça. Déjà, tes héros, il faudrait qu’ils soient jeunes, riches et beaux.
– C’est pas un peu chiant ?
– C’est la mode.
– Petrouchka sentit le désir affluer en elle comme la marée après les vendanges. Ce qui était plutôt inconvenant, car elle était en train de boucler le dossier des saucisseries générales avant l’assemblée générale des actionnaires qui débutait dans 19 minutes.
– Mais tu le fais exprès ?
– Ben il faut bien du contexte.
– Mais on s’en fout du contexte, ce qu’il faut c’est du cul.
– Tu n’es pas romantique, Gunda.
– Je suis imaginaire, c’est pour ça.
– Tu sais que tu es sexy quand tu t’énerves ?
– Je suis imaginaire…
– Comme l’immense totalité de mes amantes entre 15 et 25 ans, et je peux te dire qu’elles ne rechignaient pas à la bagatelle.
– Je ne veux rien savoir. Arrête, maintenant, ou j’appelle la police.
– Mais enfin, Gunda, ne sens-tu pas le désir affluer en toi comme la neige au printemps ?
– Non.
– Oh.
Les souffrances du jeune Werther’s Echte.
October 20th, 2012Je me souviens très bien du premier bonbon que m’a offert mon cher grand-père. Il avait un vieux goût de poussière. Ça fait tout de même plus de vingt ans que toutes les sucreries ont été interdites dans le cadre de la lex obesitas. Mon grand-père dit que c’est pas du vrai latin, mais bon, impossible de contrôler, ça fait beaucoup plus longtemps que vingt ans qu’il n’y a plus de latinistes. Il me l’a offert parce que j’avais été réparer sa télévision. C’est une sorte d’objet plat qui diffuse des images en 2D. Il paraît qu’à l’époque, il y avait des centaines de chaînes dont une uniquement dédiée aux chevaux, ça me semble bizarre. Aujourd’hui, il en existe encore trois, dont deux indonésiennes, je me demande un peu pourquoi mon grand-père tient tellement à les regarder mais il est comme ça, un peu conservateur. Tout de même, je trouve ça fou : il a des objets différents pour regarder des films, jouer à la console, téléphoner, se brosser les dents et contrôler la cuisson des pâtes. Et aucun ne permet de procéder à des auto-opérations chirurgicales alors est-ce que c’est vraiment la peine ?
Du coup, ça prend beaucoup de place, mais il peut se permettre, il habite un appartement de plusieurs pièces.
C’était vraiment n’importe quoi, jadis.
Malgré la crise
October 5th, 2012– Bon, vous commencez lundi. »
– Ah mais parce que je vous ai pas encore parlé de mon expérience, j’ai été trieur de cornichons et… »
– C’est bon, je vous dis. »
– Bon ben super. Mais ça consiste en quoi, le job ? J’ai pas super bien compris… »
– Résoudre la crise de la dette. »
– Ah oui, quand même. Vous êtes bien sûr que j’ai les capacités ? »
– Bon. Imaginez par exemple que les collectivités publiques soient toutes endettées. Que les banques soient au bord de la faillite. Que les grandes entreprises soient obligées de licencier. Que toi-même, tu aies une demi-trentaine de crédits. »
– Oui, je dois pouvoir imaginer ça. »
– A un moment donné, si tout le monde doit du fric à tout le monde, il doit bien y avoir un type à qui on doit du fric, sinon c’est l’anarchie. »
– Ce sont les patrons et les banques qui nous spolient… »
– Et merde, j’ai jamais pu encadrer les communistes. »
– Alors il est où ? Et surtout, je viens foutre quoi là dedans ? »
– C’est Smoaghl, un dragon. »
– Ah tiens. »
– Oui. »
– Ça alors. »
– En effet. »
– Un dragon ? »
– Vous savez comment ils sont, ils adorent l’or et tout. Ils se couchent dessus, ça les détend, c’est traditionnel chez eux. Bon, là, il est surtout couché sur un énorme trésor de reconnaissances de dettes et de transactions banquières, c’est moins confortable, du coup ça le rend un peu grognon, mais l’intention y est. »
– Mais que fait le gouvernement ? »
– Justement, c’est là que vous intervenez ! On monte une petite équipe d’aventuriers pour aller le trucider, et en échange vous pouvez garder la peau pour en faire des sacs à main et des bottines. »
– Ah oui… mais il va y avoir des elfes et des nains et tout ? parce que moi, bon, niveau expérience, j’ai gardé des vaches une année à l’alpage mais le dragon j’ai jamais fait. »
– Non, pas d’elfes, pas de nains, juste une douzaine de titulaires de l’aide sociale dans le cadre d’un programme novateur de réinsertion mais n’ayez crainte, vous serez encadrés par deux assistants sociaux de niveau 12. »
– Ça a l’air moins facile que la fois où on avait nettoyé les rives du Rhône avec une brosse à dents, quand même. »
– Non mais le topo est simple, vous partez, il vous arrive en route deux trois aventures secondaires, ça fait un peu peur mais vous vous en sortez quand même, après, quelques péripéties, peut-être même un petit intermède romantique pour capter le public romantique, puis arrivée dans l’antre du dragon, là, deux ou trois personnages secondaires vaguement attachants mais pas trop quand même finissent comme la saucisse que on avait bien dit qu’il fallait pas en rajouter sur le gril on a eu bien assez avec les chips mais tu veux jamais m’écouter du barbecue de l’été dernier, puis confrontation. Là, escalade, la situation devient franchement périlleuse, à deux pages de la fin, on se dit que c’est foutu mais soudain, découverte du point faible du dragon, le faire-valoir rigolo mais un peu inutile du héros, et je pense que ce serait totalement un job pour vous, sans vouloir vous influencer, se sacrifie, tout le monde pleure un peu mais bon, et ensuite tout le monde danse la ronde de l’amitié et le tour est joué. »
– Ah ouais, ok. »
2007, c’était mieux avant
September 25th, 2012Soudain, il y eut un terrible BUG, un bug collectif qui s’attaquait à nos mémoires : était-il vraiment possible que nous ayons, pas plus tard qu’en 2007, envoyé publiquement ce mot doux ridicule à cette fille rencontrée la veille, dont on ne se serait probablement pas rappelé le nom cinq ans plus tard à l’ère pré-facebookienne, et dont on ne se rappelait d’ailleurs plus trop pourquoi elle était dans nos amis jusqu’au fameux bug.
Heureusement, nous avions à notre disposition une DeLorean, la possibilité d’aller assez facilement revoir à quoi ça ressemblait, facebook, en 2007.
Séquence nostalgie, comme ils disaient à la télé, quand on regardait encore la télé les soirs où il n’y avait rien sur Internet.
En 2007, 2007 et demi, tu as débarqué la fleur aux dents sur ce “Facebook” dont ils parlaient sur les blogs spécialisés et parfois dans les journaux. C’était un peu comme Copains d’avant, mais en mieux, semblait-il, tu n’avais pas grand chose à faire ce jour-là alors tu t’es dit que tu allais essayer, pour voir. Poli, Facebook t’a suggéré d’ajouter des amis en allant regarder dans tes e-mails. Il t’a proposé plein de noms qui ne te disaient rien : ce jour-là, tu as découvert avec angoisse que tu avais plus de blogueurs que de gens de la “vraie vie” dans ton carnet d’adresse et avec satisfaction que tous ces blogueurs avaient des noms, des visages et tout ce genre de choses, alors tu les as demandé en amitié.
Puis tu as cherché des noms : anciens camarades de classe ou collègues de boulot, amis d’adolescence et même, dans un instant d’égarement, compagnons de galère obligatoire pour tous les mâles suisses entre 20 et 32 ans. Las : la vraie vie n’avait pas encore cédé. Elle allait y venir, malgré 221 743 articles intitulés “Facebook c’est fini” et autant de “Scandale, Facebook mange des bébés dauphins” sur les blogs spécialisés. Alors tu as ajouté des amis inconnus. Facebook te demandait comment tu les connaissais alors tu répondais n’importe quoi, c’était hilarant, enfin, sur le moment, enfin, peut-être pas tant que ça mais que veux-tu, c’était 2007, on n’avait encore un humour très fruste. Puis tu leur as lancé des moutons, tu as fait des quiz et des jeux pour savoir qui avait le plus gros cerveau et perdre un peu de temps, tu as poké des inconnues dans l’espoir secret de pécho et le plus étonnant, c’est quand ça a marché, et tu as rédigé des status en franglais parce qu’ils devaient commencer par is et que tu avais déjà fait toutes les blagues en is thme et is térique. Tu trouvais ça un peu dommage qu’on ne puisse pas commenter, par moments. Tu as exploré un peu plus les possibilités du truc et tu étais très fier que ton groupe “Je mange 35 fruits et légumes le dimanche pour être tranquille la semaine” ait plus de 200 membres. Puis tu as exploré un peu plus le truc et tu t’es rendu compte que “si toi ocii tuu èm paa léécol” en dénombrait 217 425. La vraie vie était arrivée pendant ce temps. Tu lui as dit salut ça va, elle a répondu et toi, tu as dit que deviens-tu et ça s’est arrêté là, même si elle regardait avec un air légèrement interloqué l’adolescent timide et le jeune homme vaguement sérieux qu’elle avait connu lancer des moutons tous azimuts. C’est à ce moment-là que tu as commencé à t’intéresser aux paramètres de confidentialité. Puis une nouvelle version de Facebook est arrivée et franchement, tu trouvais la précédente mieux.
Un soir maussade, sans doute un dimanche, tu t’es mis à rechercher tes ex, il y en a une qui était devenue mariée, bien fait et une autre qui était restée célibataire, bien fait (cinq ans plus tard, beau joueur, tu likes régulièrement des photos de Ramountcho, son petit deuxième). Puis une nouvelle version de Facebook est arrivée et franchement, tu trouvais la précédente mieux.
Entre-temps, c’était devenu le sujet de conversation de prédilection de la vraie vie, quand elle te racontait un truc elle ajoutait “tu le mettras pas sur Facebook lol”, elle te trouvait accro alors qu’elle venait de passer trois heures à prendre des tas de photos pour que le monde sache qu’elle était à un concert dont elle n’avait rien vu puisqu’elle était en train de prendre des photos. Puis ton prof de lutrin t’a demandé pour la première fois de l’ajouter à ses amis et là tu as craqué, tu as ouvert un deuxième compte au nom de ton lapin nain.
Puis une nouvelle version de Facebook est arrivée et franchement, tu trouvais la précédente mieux.
Puis un jour des mecs se sont mis à explorer une version de Facebook qui avait plusieurs mois, ce qui en faisait une version archaïque, ils y ont découvert des trucs qu’ils ne comprenaient pas alors dans le doute, ils ont dit que c’était dangereux et le monde entier s’est mis à courir dans tous les sens en hurlant et en sautant par la fenêtre et c’est ainsi que la fin du monde a débuté. Puis une nouvelle version de Facebook est arrivée et franchement, tu trouvais la précédente mieux.
Dur comme fer
September 21st, 2012– Je crois qu’on va pas contre le beau. »
– Ils annoncent du mieux pour mercredi, je crois… »
– Non mais je suis pas venu parler météo, je suis venu faire un dépot de croyance ! »
– Ah oui, je me disais aussi… vous avez tous les documents en ordre, formulaire officiel b42, signatures avalisées par un opérateur assermenté, dossier en treize exemplaires… »
– Signatures ? Opérateur ? Non mais on a fait vérifier ça de manière automatisée, avec empreinte rétinienne et tout, plus aucun état n’accepte les signatures… »
– Si, Nauru. »
– Mais ils ont été submergés il y a un bon siècle ! »
– Oui, mais l’état existe officiellement toujours… »
– Mais… je ne sais même pas où trouver de stylos, à part dans un musée ! »
– Je n’ai pas de temps à perdre avec des dépots de croyances mal préparés, monsieur, revenez quand vous aurez tout. Suivant ! »
Je détestais faire ça. Mais c’étaient les directives, et à cinquante-trois ans à peine de la retraite, je n’allais pas commencer à désobéir aux directives. Je n’y avais déjà pas renoncé pendant la période où le pays était dirigé, suite à une erreur lors du tirage au sort, par un chat, je n’allais pas commencer maintenant (je persiste d’ailleurs à dire que cette période n’avait pas été aussi mauvaise). Bien entendu, je trouvais la situation actuelle un peu ridicule, mais qu’y pouvais-je ? Le conseil d’administration national nous avait demandé, jusqu’à la prochaine assemblée des actionnaires, de tout faire pour ralentir les demandes officielles de dépots de croyance et ralentir était un domaine dans lequel je réussissais bien.
Tout avait commencé en 2094, suite à une blague sur un forum qui avait dégénéré en sept ans de guerre. Une guerre d’autant plus ridicule qu’elle opposait, je crois, deux religions qui, à la base, étaient parodiques. Pour le rosilicornisme, je n’en suis pas sûr, certains de leurs préceptes me semblent crédibles, mais les évangéliques, ça, tout le monde le sait. Enfin, difficile de le vérifier, puisque le dernier historien est décédé il y a… ben ça non plus, personne ne le sait avec certitude, tiens. Les nations unies avaient alors demandé à tous les gouvernements de préparer une liste des croyances religieuses dont il ne fallait plus se moquer pour ne pas heurter les sensibilités. Mais des voix s’étaient élevées : “pourquoi seulement les croyances religieuses ? tout le monde se moque de moi parce que je crois que le grand soir va venir, et ce n’est pas normal de tolérer cela”, avait déclaré le très influent kikinou69 sur son 3d-vidéo-blog. Puis, sur un malentendu, une nouvelle guerre avait éclaté, entre ceux qui croyaient aux extra-terrestres et ceux qui croyaient en l’avenir du service public. Elle n’est d’ailleurs pas encore tout à fait terminée. Les nations unies avaient alors essayé d’interdire aux particuliers de posséder des armées privées, mais la République Texanne avait opposé son droit de veto, alors on avait préféré étendre la loi sur les moqueries à toutes les croyances. L’humanité était devenue comme un gros enfant capricieux incapable de supporter la moindre remarque, sitôt que quelqu’un la contredisait, elle se roulait par terre en hurlant.
Chaque semaine, je recevais plus d’une centaine de dépots officiels de croyance. Certaines ridicules, comme celle émanant de gens pensant que leur voisin passait la tondeuse exprès pour leur nuire vu que tout de même ça fait bien soixante ans qu’on n’a plus vu de gazon ou des citoyens affirmant que Servette pouvait gagner encore un championnat maintenant que Genève était une République indépendante. D’autres peut-être plus sérieuses. Difficile de différencier celles déposées par des groupuscules vraiment persuadés du bien fondé de leur démarche, et celles émanant de farceurs ou d’anarchistes qui tentaient de submerger le système sous des tonnes de demandes farfelues, ce qui était probablement le cas de mon dernier visiteur.
– Suivant ! »
– Je crois que le jour viendra où les Irlandais feront la paix autour de la croix. »
Les daims se cachent pour mourir
September 13th, 2012La petite ruelle était sombre et obscure. Et de toutes façons, la ville était déserte. La Sud-Néolotharingie affrontait le Baloutchistan en demi-finales des championnats du monde de beach sepak takraw. Des bars montait une sourde clameur : je crois bien que nous étions en train de gagner.
Je voulais bien comprendre qu’on se passionne pour le sport, je n’avais moi-même raté aucun match de croquet pendant bien des années (même après la dictature du CIO, cette période où, à tout moment, des milices pouvaient vous arrêter pour non regardage de finale et vous envoyer de force dans un camp de sport – et je peux vous dire que je préférais subir un mauvais match de tchoukball à quatre que de devoir grimper aux perches). Mais j’avais du mal à saisir qu’on se passionne encore parce que des compatriotes étaient en train de vaillamment représenter les couleurs de la nation. Depuis huit ans, la fin de la onzième crise de la dette et l’effondrement de la troisième communauté européenne, j’avais changé dix-sept fois de nationalité. D’ailleurs, avant le début de la compétition, j’étais persuadé que Lemanic City était encore une cité libre enclavée entre l’empire Bas-Valaisan et le Royaume des Deux-Juras. Et pourtant, à chaque fois, la plupart de mes concitoyens arrivaient à y croire. Même la fois où un milliardaire excentrique avait racheté toutes les villes commençant par L du monde pour les unir sous sa bannière étoilée, j’ai vu des gens pleurer en entendant l’hymne national. Alors que c’était une chanson des L5.
Il m’attendait. Il arborait le masque des Anonymous Fraction Armée, tiré paraît-il d’une ½uvre cinématographique majeure du XXIe siècle, irrémédiablement perdue après cette période funeste que les historiens avaient appelée Jour du Grand Couinement (une période dont on ne sait pas grand chose, puisque comme vous le savez évidemment, il n’y a plus d’historiens depuis une bonne cinquantaine d’années, la direction générale de Google Schools ® ayant décidé de ne plus enseigner toutes ces matières improductives).
– Voilà ton empreinte rétinienne. Ça fera 300 images panini de la coupe du monde 2032 au Vatican. »
– Vous êtes sûr que je ne peux pas payer en ZyngaDollar ? »
– Pas de monnaies virtuelles. Trop dangereux. »
– Bon, voilà… »
– C’est pour une fille, hein ? »
– Pardon ? »
– Je suis dans le commerce depuis pas mal d’années. J’espère à chaque fois traiter avec des activistes. Mais non. C’est toujours des histoires de filles. Tu l’as repérée à son hologramme au magasin de chaussures et tu aimerais la rencontrer… mais comme tu n’as plus de compte FaceBook3, tu ne sais pas comment la contacter. Alors il te faut une fausse empreinte rétinienne pour te créer une fausse identité. Au fait, tu t’appelles Buduknor Bollomey. »
– Vous dites n’importe quoi. Acheter des chaussures ? J’ai un kit, comme tout le monde… En fait, c’est une ancienne collègue de boulot. Je ne lui ai jamais parlé, évidemment, le règlement est strict, mais j’ai remarqué dans sa manière de remplir les rapports de surveillance qu’elle était la femme de ma vie. »
– Mettons. Et si on t’a interdit d’accès à FaceBook3, c’est parce que tu as essayé de créer un compte pour ton chat. »
– Je n’ai pas de chat, j’ai un coati. Non et puis ça n’a rien à voir. Je ne me suis pas connecté pendant plus de trois jours, alors le réseau m’a considéré comme décédé. Depuis, je n’ai plus d’existence légale. J’ai bien essayé de m’adresser au gouvernement mais bon, aucun n’a duré assez longtemps pour que ses fonctionnaires reviennent de pause similicafé. »
– Je vois. Au fait, tu sais si on a gagné le match ? »
Autotitrage
September 12th, 2012Je m’étais dit que j’allais me mettre à l’autofiction, c’était à la mode, ou ça l’avait été mais j’étais toujours si décalé, et puis c’était facile, il suffisait de mettre en scène des scènes de son quotidien et puis d’y ajouter un peu de fiction, je sais pas, du drame, un dinosaure ou des super-héros moustachus. Ou juste une boulangère bourrue.
J’étais encore un peu réticent, tout de même, je me disais mais qui ça va intéresser, est-ce bien raisonnable, à quelle heure passe le bus. La veille, le moment le plus intense de ma journée avait été l’achat d’une nouvelle paire de chaussures, très bien, un peu brunes, en 45 et pas trop chères, mais il n’y avait pas de quoi en faire un roman. Même en y ajoutant en dinosaure Ma zouz avait pris possession d’un panier de légumes, il y avait des choux-fleurs alors qu’elle aurait préféré des haricots, ça aurait pu à la rigueur faire une chanson de Delerm, mais bon, je crois qu’il ne tourne plus trop en ce moment. Et puis je n’osais pas trop raconter cette anecdote, de peur de perdre mes dernières lectrices érotomanes et mes derniers lecteurs qui préfèrent l’aubergine.
Puis j’ai croisé un dinosaure, mais à peine avais-je eu le temps de lui signaler que la météo annonçait des brumes matinales en seconde partie de journée et qu’il n’allait donc pas pleinement profiter de son passage dans la région, des super-héros moustachus sont arrivés pour le ramener au zoo.
Je m’étais dit que j’allais me mettre à l’autofiction, puis il ne m’est rien arrivé de spécial. Alors j’ai écrit une autofiction sur l’autofiction.
Mon blog de mode
September 11th, 2012Cette fois-ci, il ne pouvait pas rentrer bredouille. Il devait mener sa mission à bien, quelles que soient les difficultés. Il le savait. Demain, il serait peut-être trop tard. Son c½ur battait comme une moissonneuse.
Il devait faire vite. Parce qu’il reprenait le travail à 13 heures, d’une part, mais surtout pour faire taire cette horrible reprise de Francis Cabrel par Shakira.
– Puis-je vous aider ? »
Il avait été repéré. Vite, trouver quelque chose.
– Je cherche des chaussures. »
– Ben oui, on est dans un magasin de chaussures. »
– Des chaussures toutes simples, avec des semelles… »
– A la limite, vous auriez pu chercher des radis. »
– Non, des chaussures. »
– Non mais parce qu’on dit des bottes de radis, alors ça fait une blague. Bon, je vous laisse regarder ? »
– Ok… »
– Non mais on ne vend pas vraiment de bottes en radis, hein, je disais ça pour vous faire rire. »
Très bien, il ne pouvait plus fuir, maintenant. Il devait faire face à son destin. Il repéra une paire acceptable, plutôt brune. Elle existait dans toutes les tailles de l’arc-en-ciel, excepté le 45. « Pute vierge », se dit-il.
– Puis-je vous aider ? », derechefa la vendeuse, qu’un écriteau judicieusement placé dénonçait comme se prénommant Gwendoline. Elle avait, grâce à cet écriteau et un rien de bonnasserie dans le regard, subi plus de 116 demandes d’amitié non désirées au cours de la semaine précédente, mais comme cela n’entre pas tellement dans le sujet de cette histoire (les chaussures), nous ne l’évoquerons que du bout des lèvres (enfin, on peut mettre un écriteau dans des chaussures, bien sûr, je n’ai jamais dit le contraire, vous sortez mes propos de leur contexte).
– Non mais je ne disais pas ça pour vous ! »
– Plaît-il ? »
– Non pardon. Alors, ces radis, vous les avez en 45 ? »
– Vous chaussez du 45 ? »
– Sur certaines paires, je peux accepter un 44 et demi, mais il me faut alors un petit escabeau pour enfiler mes escarpins. »
– Hors de ce magasin. Et plus vite que ça. Sécurité ! Il y a là un communiste qui chausse du 45 ! Que je ne vous y reprenne pas. Ah mais ! Ah non, attendez, pardon, je m’emportais, la paire un peu moche et très chère, là, elle vous intéresse ? Nous avons justement reçu un arrivage de 45 par camion express ce matin. »
Il retenta sa chance dans 17 échoppes, mais sans succès. Même sur adopteunegrolle, le site de chaussage à la mode, toutes les paires qui ne coûtaient pas trois fois le salaire d’un trompettiste luxembourgeois ou n’étaient pas de nature à être portées sans arracher de petits glapissements d’horreur à tous les passants croisés (mais des glapissements dignes, tout de même, on est en démocratie) s’arrêtaient subrepticement au 44 pour reprendre sans crier gare au 46. « Foutrebleu », se dit-il, « comment ça se fait qu’on ne puisse jamais trouver des godasses à sa taille dans ce pays, alors qu’on a un gouvernement de gauche, ça ne m’a servi à rien de commander sur internet cette crème hors de prix pour enlarge your feet ».
Pendant ce temps-là, au siège du Complot Mondial®, le chef du département Chaussures se demandait à quoi pouvait bien servir son boulot.
Buffer froid
August 6th, 2012A chaque Jeux olympiques, c’est pareil : pendant que certains polémiquent en se demandant si le football, le cyclisme et le tennis y ont vraiment leur place, d’autres font semblant de comprendre les règles du judo ou de se passionner pour le keirin et l’on découvre, ébahi, qu’il y a des spectateurs pour assister aux épreuves de voile et même au pentathlon moderne.
Pendant ce temps, de nombreux sports pas encore olympiques devraient le devenir, prochainement ou plus lointainement. Certains sports aujourd’hui méconnus hors de leur région d’origine mériteraient de gagner en visibilité grâce aux Jeux olympiques : buzkashi, sepak takraw, hornuss, pelote basque, handball.
L’obligation de faire jouer des gens en slip pour faire de l’audience Le réchauffement climatique va provoquer l’apparition de nouveaux sports de sable : le beach-soccer, le beach-tennis, le beach-cyclisme, le hockey sur sable, le beach-slalom géant.
Comment inciter les jeunes générations à pratiquer plus de sport ? En valorisant les sports qu’elle pratique déjà. Ainsi, les Jeux olympiques pourraient accueillir des compétitions de FIFA soccer et de Mario Kart, mais aussi de botellon.
Et tant qu’on y est, je pense qu’un grand tournoi de photos de chatons serait tout à fait à sa place au programme.
Le BMX, lors des Jeux Olympiques d’été, et le ski-cross, en hiver, sont des épreuves qui plaisent car elles sont spectaculaires. Pourquoi ne pas s’en inspirer et, dans toutes les disciplines, concours hippique, plongeon, trampoline, gymnastique aux agrès, corser un peu les choses en faisant s’élancer plusieurs concurrents en même temps ? Pourquoi ne pas rendre le football olympique plus attractif en faisant jouer une douzaine d’équipes en même temps ?
Depuis quelques années, le geek est à la mode. C’est le moment ou jamais de faire entre les échecs et le backgammon au sein de la grande famille olympique. Puis le beach-chess et le beach-gammon. Puis le beach-chess avec huit concurrents par échiquier.
Le ball trap pourrait devenir réellement utile à la société en remplaçant les pigeons d’argile par des pigeons de pigeon.
Pour occuper les journalistes sportifs et, ainsi, leur éviter de plonger dans la dépression et le commentaire d’aviron, on pourrait les impliquer : championnats de poncifs, tournoi de prononciation de noms de famille étrangers, lancer de phrases sans reprendre son souffle, épreuve de commentaire enthousiaste de sports chiants.
Comme personne n’a jamais vraiment bien compris le concept du pentathlon moderne, on pourrait le remplacer par le pentathlon post-moderne : les concurrents doivent disputer cinq épreuves tirées au sort le matin même. Par exemple aviron, 400 mètres quatre nages, belote, haltérophilie et dégustation de fromages.
De plus en plus de gens suivent les épreuves discrètement au travail, sur internet. Pour leur rendre hommage, des épreuves telles que l’onglet incarné (les concurrents doivent, le plus rapidement possible, fermer tous les onglets ne concernant pas le travail et en ouvrir d’autres qui font sérieux)(en finale, l’épreuve débute avec un site pornographique de cul, un de téléchargement illégal de séries américaines vaguement crispantes et 497 pop-ups de pub), le 400 mètres quatre classeurs (une course d’obstacles au cours de laquelle il faut amener le plus vite possible le dossier Fourchaud à la compta en évitant soigneusement Bouchard du service contentieux avant qu’il ne vous raconte son week-end, afin d’arriver à la cantine pendant qu’il reste encore des frites), et la redoutable épreuve du buffering (les concurrents doivent essayer de comprendre une compétition de handball, sachant que toutes les 20 secondes, les images s’interrompent pendant 25 secondes.